Think Tank : Ultra trail, triathlon, Swimrun... effort au long cours. Pourquoi ? - Agence Codezero
Accueil / Nos analyses / Think Tank : Ultra trail, triathlon, Swimrun… effort au long cours. Pourquoi ?
Think Tank : Ultra trail, triathlon, Swimrun… effort au long cours. Pourquoi ?
- Publié le 1 Fév. 2018
Il faut remonter aux années 60 pour bien comprendre que les grosses évolutions sociétales ont transformées, métamorphosées, étendues l’univers sportif. Le bien être, la réalisation personnelle, la recherche de la sensation et finalement la quête de la liberté deviennent des nouvelles motivations sportives. Le désir remplace la domination ou tout du moins devient une alternative, une autre façon de « vivre » le sport. Comme nous l’écrivions en paraphrasant Philippe Fabry dans sa fiche de lecture du libre d’Alain Erhenberg, le culte de la performance. « Dès lors, la question existentielle pour le sportif n’est plus ce qu’il lui est permis de faire, mais ce qu’il lui est possible de vivre. C’est le déclin de la discipline au profit de l’autonomie».
Dans ce contexte parler d’ultra trail, de triathlons ou autre Swinrun peut paraître étonnant, voire contradictoire. Pas tant qu’il n’y parait.
C’est bien à la recherche d’une expérience personnelle que partent par milliers les participants à ces nouvelles formes de course qui si elles aboutissent à un classement, n’ont pas comme vocation première de dessiner une hiérarchie. Franck Oddoux, journaliste spécialisé a eu comme les chats, au moins neuf vies. Skieur, montagnard dans l’âme, moniteur de ski puis testeur pour la presse spécialisée, windsurfer, fin observateur du secteur de l’outdoor et notamment des courses d’endurance, tête pensante du très beau magazine Spirit Outdoor, photographe talentueux, il est aujourd’hui rédacteur en chef de Test4outside, média web sur le matériel…. outdoor. Il n’y a pas de coïncidence. Dans son « Discours sur les efforts au long cours », Franck nous explique les ressorts de la course. Ne vous y trompez pas, c’est dans le vécu qu’il va puiser ce texte.
Discours sur l’effort au long cours
Par Franck Oddoux
Il fut un temps où l’homme courait après le mammouth car il avait un besoin impérieux de protéines. De nos jours, il court pour rien et mange des barres protéinées industrielles.
Les lignes de départ des épreuves d’endurance sont devenues des grand-messes où l’on n’y célèbre pas seulement le corps…
Les corps, justement, moulés par les combinaisons de natation, en ce petit matin de juin, sur le triathlon du mont Ventoux sont tirés d’un inventaire à la Prévert : des affûtés, des jeunes, des (très vieux qui n’arriveront pas forcément derrière…), des gros, des petits, des quadras sûrs de leurs coups et des inquiets qui se demandent ce qui leur a pris de s’inscrire à un half iron man. Flagellation ou inconscience ?
Il faut déjà avoir eu la chance d’avoir un dossard, puis de le payer (cher). Pendant des mois, en amont, il a fallu se réfugier dans sa bulle d’entraînement, ce que les médias n’appellent pas encore « l’autisme du sportif d’endurance » : peu de temps pour la vie familiale (première séance training à 6 heures de matin…), soirées avec des amis en pointillé, car on-ne-peut-plus-boire-et-il-faut-se-coucher-tôt, croyance en une alimentation de performance faisant appel à des principes monastiques, négation des plaisirs régressifs de la table… La mise « en bulle » du coureur au long cours commence bien avant le franchissement de la ligne de départ. Cet isolationnisme fait pourtant recette dans tous les pays occidentaux. Ce besoin de se mouvoir, en compétition, est désormais un marqueur sociétal. Ces millions de personnes qui redécouvrent qu’elles ont deux jambes et une paire de poumons ne sont pas un potentiel pour la psychiatrie même si parfois la pratique peut flirter avec la profondeur d’une analyse.
Sur les tables de chevet, d’autres Bibles sont apparues, comme la déflagration mondiale « Born to run » (1) de Christopher McDougall qui raconte la pureté d’âme et de foulée des indiens Tarahumaras capables de courir des jours entiers dans les Copper Canyons, en sandales, avec une simple poignée de farine de maïs… Ou le best-seller de Scott Jurek (2), ultra trailer qui prône l’ascétisme alimentaire, qui en a converti plus d’un à la vague végan.
La question, à un moment ou un autre surgi comme une fulgurance : «que suis-je venu chercher dans cette course où les limites entre le plaisir et la souffrance sont perméables ?». Mieux vaut qu’elle n’apparaisse pas en plein effort, c’est la pointe de l’iceberg de la faiblesse, le début d’un abandon. La réponse est polymorphe, nécessairement fausse, car liée à l’histoire de chaque sportif et au moment où on la considère.
À l’heure où l’on ne rêve plus de marcher sur la Lune, on marche devant soi et pour soi. L’époque dont le sens s’est dilué de manière insidieuse et homéopathique ne donne plus de direction : le désir d’accomplissement personnel, la grande purge intérieure (détox ?) mènent tout droit à l’introspection. Les endomorphines qui inondent le corps du coureur de fond sont les meilleures alliées du retour sur soi, d’une boucle rétroactive, d’une mise en abîme. Quand on est dans le « dur », expression consacrée des endurants qui souffrent pendant une épreuve, il faut se mettre dans sa bulle, couper ses perceptions extérieures et tenter d’échapper à ce corps « expression de douleur ». On peut (on doit) arriver à un état proche de la méditation, s’affranchir presque de la gravité et côtoyer des instants de grâce qui ne durent malheureusement jamais. Une insoutenable légèreté de l’être qu’Alain Loret, auteur/observateur avisé de nos pratiques sportives avait décrit comme syndrome de Peter Pan dans son ouvrage Génération glisse (3).
Les sports d’endurance peuvent froisser l’ouvrage d’Henry Laborit (4), « Éloge de la fuite », car ils sont au contraire des retrouvailles. Des fuites sociales ponctuelles, mais des retrouvailles avec son Moi malmené par une vie au fond des métros, des trajectoires personnelles plus ou moins maîtrisées, des désirs qui affligent… On court, on souffle pour se refaire un brin de virginité. Comme dans les films d’Hitchcock, on se donne un but chimérique à atteindre, ce que le célèbre réalisateur appelait le MacGuffin (4) : dans les films c’est une hypothétique bombe atomique à désamorcer, une carte au trésor enfouie ; en trail running, c’est le t-shirt finisher. Vacuité, fatuité, on peut appeler ça comme on veut, de loin. Mais on se méfiera des jugements à l’emporte-pièce. Chacun cherche son Graal, c’est un droit, une liberté.
Les efforts longue distance ne sont ni de l’hédonisme (il faut bien se l’avouer, on souffre) ni de l’aventure (quoi de plus balisé qu’une course organisée ?). C’est un précipice dans lequel on a décidé de tomber lentement, pour voir si l’on peut mieux se relever. Une sorte de mise en suspens, on retrouve la notion de cinéma, son cinéma, on joue des scénarios. C’est le temps personnel d’être face à soi. Un mano à mano qui doit bien se finir, c’est sans doute la raison pour laquelle on re-signe pour un autre marathon après avoir juré ses mille dieux que l’on ne recommencera jamais une telle bêtise. Il nous a fallu de multiples compétitions longues, pour comprendre que courir n’est pas une accélération, mais au contraire un ralentissement du temps. Paul Virilio (5), défenseur du freinage du temps, met en évidence les conséquences de l’accélération du monde, de la fuite des aiguilles. Le coureur littéralement « prend son rythme », sort du temps, gomme le passé, évite le futur pour réactiver la puissance de l’instant présent. Le « bushido » japonais n’est pas très loin, ce code moral Samouraï qui exalte le moment. On s’engage dans un processus créatif de son propre corps, hic et nunc. Le mouvement comme freinage. Le monde s’agite et l’on passe en slow motion. Égocentrisme. Les efforts longs sont des réductions, comme en cuisine, des moments où l’esprit même d’un ingrédient s’épanouit, prend force, se concentre, prend de l’épaisseur. « On disparaît de soi » pour mieux réapparaître. Phénix ? Il faut lire l’ouvrage totémique de David Le Breton, Disparaître de soi (6). S’éloigner pour retrouver du sens. Aller à l’os pour se réinventer. Les épreuves de longues distances changent une vie. À ce titre, elles sont d’un magnétisme incontournable pour nos civilisations sédentaires acidifiées par l‘ennui et le stress : que l’on s’attende à des déferlantes de marathons, ultra trails, triathlons… L’avenir est aux véhicules électriques et aux chaussures de running. Deux histoires d’énergies.
- Born to run » de Christopher McDougall, éditions Paulsen.
- Eat and Run, Scott Jurek, éditions Guérin
- Génération glisse, Alain Moret, éditions Autrement.
- MacGuffin, in Hitchcock Truffaut, éditions Gallimard.
- Eloge de la fuite, Henri Laborit, éditions Gallimard.
- Vitesse et Politique, Paul Virilio, essai sur la dromologie, éditions Galilée.
- Disparaître de soi, une tentation contemporaine, David Le Breton, éditions Métaillé.
Sur le même thème
Partagez cette analyse
Les dernières innovation du sport de demain
Les derniers articles publiés
Partagez cette analyse
Sur le même thème
Partagez cette analyse
Les dernières innovation du sport de demain
Codezero 2023 ©
De l'ultra-trail au swimrun : cartographie des disciplines d'endurance extrême
L'ultra-trail s'impose comme la discipline reine de l'effort prolongé en montagne, avec des formats dépassant régulièrement les 100 kilomètres et 6000 mètres de dénivelé positif. Le mythique UTMB cristallise cette fascination pour le dépassement de soi sur plusieurs jours, où la gestion du sommeil devient aussi stratégique que celle de l'hydratation. Cette discipline hérite directement de la culture outdoor et alpinisme, transposant l'esprit de la grande course en montagne vers un format accessible mais radical.
Le triathlon Ironman représente une autre expression de cette recherche d'extrême : 3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon enchaînés sans pause. La particularité réside dans la diversité des sollicitations physiologiques et techniques. Là où l'ultra-trailer développe une expertise du terrain montagneux, le triathlète longue distance cultive la polyvalence absolue. Cette multi-disciplinarité ouvre des perspectives fascinantes en termes d'innovation matérielle et nutritionnelle.
Le swimrun, né en Suède dans les années 2000, réinvente le concept même d'endurance en binôme. Alterner nage en eau libre et course à pied dans un environnement naturel brut, sans zone de transition, crée une expérience unique où l'adaptation permanente prime sur la performance pure. Cette discipline illustre parfaitement l'évolution des pratiques sportives vers des formats hybrides qui réconcilient technique, nature et aventure collective.
L'innovation technologique au service de la performance longue distance
Les disciplines d'endurance extrême deviennent des laboratoires d'innovation pour l'ensemble du secteur sportif. Les capteurs biométriques embarqués analysent désormais en temps réel la variabilité cardiaque, les niveaux de lactate et même l'état de fatigue musculaire. Ces données transforment la stratégie de course : un ultra-trailer peut ajuster son allure non plus sur des sensations subjectives mais sur des indicateurs objectifs de réserves physiologiques. Cette révolution data-driven modifie profondément le rapport à l'effort et à la souffrance.
L'équipement textile connaît également une mutation radicale. Les vêtements techniques intègrent désormais des fibres thermorégulatrices qui s'adaptent aux variations de température corporelle, réduisant le risque d'hypothermie lors des portions nocturnes en haute montagne. Les chaussures d'ultra-trail évoluent vers des compromis sophistiqués entre amorti maximal pour préserver les articulations et dynamisme pour maintenir l'efficacité de foulée après 80 kilomètres. Cette approche innovante du matériel sportif influence directement l'expérience athlétique et les limites physiologiques repoussées.
La nutrition sportive représente un autre front d'innovation sport majeur. Les gels énergétiques cèdent progressivement la place à des solutions alimentaires complètes, intégrant protéines, électrolytes et glucides à libération prolongée. Certaines marques développent des barres palatables après 12 heures d'effort, répondant au défi majeur du dégoût alimentaire progressif. Cette recherche nutritionnelle bénéficie autant aux athlètes extrêmes qu'aux pratiquants occasionnels cherchant à optimiser leurs sorties longues.
Culture de l'endurance : quand l'effort devient récit
L'ultra-trail, le triathlon Ironman et le swimrun partagent une dimension narrative puissante. Terminer un ultra-endurance équivaut à franchir un rite de passage, une transformation personnelle documentée et partagée. Les réseaux sociaux amplifient cette dimension storytelling : chaque course devient épopée, chaque abandon une leçon, chaque finisher une source d'inspiration. Cette culture sportive du récit personnel redéfinit le sens même de la performance, où la victoire individuelle compte moins que le chemin parcouru.
Les marques l'ont parfaitement compris et investissent massivement dans le marketing storytelling autour de ces disciplines. Plus que des produits techniques, elles vendent une vision du dépassement accessible à tous. Cette démocratisation paradoxale de l'extrême crée une communauté globale unie par des valeurs communes : humilité face à la nature, respect de l'effort, célébration de la progression personnelle plutôt que de la comparaison compétitive.
Cette évolution s'inscrit dans une redéfinition plus large de ce que signifie le sport aujourd'hui. Comme exploré dans notre réflexion sur la nécessité de redéfinir la définition du sport, l'endurance extrême incarne cette transition d'une logique purement compétitive vers une pratique existentielle, thérapeutique même. Le mouvement compte autant que le résultat, processus qui fait écho aux approches développées par Ido Portal et sa vision du mouvement.
Enjeux environnementaux : l'endurance face à son empreinte
L'essor spectaculaire des disciplines d'ultra-endurance pose des questions environnementales pressantes. Un ultra-trail mobilise des centaines de bénévoles, génère des flux automobiles importants dans des zones naturelles fragiles et produit des déchets malgré les efforts de recyclage. Les organisateurs les plus conscients intègrent désormais des critères écologiques stricts : limitation du nombre de participants, interdiction des gobelets plastiques, compensation carbone, parcours pensés pour minimiser l'érosion des sentiers.
Certains événements innovent en matière de logistique durable. Le concept de "course zéro déchet" se développe, avec ravitaillements composés exclusivement d'aliments locaux et contenants réutilisables. Des initiatives comme les ultra-trails en itinérance, où les participants bivouaquent sans infrastructure lourde, réduisent drastiquement l'empreinte environnementale. Ces approches rejoignent les préoccupations plus larges de notre analyse sur sport et environnement.
La contradiction reste néanmoins profonde : célébrer la nature en la saturant de coureurs interroge. L'avenir de ces disciplines passera probablement par une autorégulation, une limitation volontaire de la croissance quantitative au profit d'une qualité d'expérience préservée. Cette maturité écologique s'impose comme le prochain défi stratégique pour les organisateurs et les fédérations, au risque de voir ces pratiques victimes de leur propre succès.
Questions fréquentes sur les sports d'endurance extrême
Quelle différence fondamentale entre ultra-trail et marathon trail ?
Le marathon trail se limite généralement à 42 kilomètres avec un dénivelé modéré (1500-2500m D+), se court en 3-6 heures et nécessite une préparation de quelques mois. L'ultra-trail commence à 50 kilomètres, dépasse souvent 100 km avec 5000-10000m de dénivelé, exige 15-40 heures d'effort continu et demande une préparation de 6-12 mois. La gestion du sommeil, de l'alimentation nocturne et des états psychologiques altérés devient centrale en ultra, dimension absente du marathon trail.
Comment se préparer mentalement à un Ironman ou un ultra-trail de 100 km ?
La préparation mentale repose sur trois piliers : la familiarisation progressive avec l'inconfort par des sorties longues régulières, la visualisation détaillée du parcours et des moments difficiles anticipés, et la construction d'un répertoire de stratégies d'adaptation (découpage mental en sections, mantras personnels, focus sur des éléments extérieurs). L'acceptation préalable de la souffrance comme composante normale plutôt qu'anomalie à combattre transforme radicalement l'expérience de course.
Le swimrun est-il accessible aux non-nageurs expérimentés ?
Le swimrun exige une aisance technique en natation en eau libre, compétence non négociable pour la sécurité. Contrairement au triathlon où les portions sont continues, le swimrun impose des entrées-sorties répétées, une navigation autonome et une natation avec chaussures de trail, rendant la technique plus complexe. Un nageur occasionnel peut toutefois progresser rapidement avec un entraînement spécifique de 6-8 mois, en privilégiant d'abord des formats courts (12-15 km totaux) avant d'envisager les distances extrêmes.
Quels liens entre ces disciplines d'endurance et l'innovation sportive globale ?
Ces pratiques extrêmes servent de bancs d'essai pour des innovations qui se diffusent ensuite vers le grand public : textiles techniques thermorégulateurs, systèmes d'hydratation ergonomiques, nutrition sportive avancée, capteurs biométriques. Les contraintes extrêmes accélèrent le développement produit et valident la robustesse des solutions. Notre expertise en stratégie sport accompagne justement les marques dans cette logique d'innovation par l'extrême.
L'ultra-endurance représente-t-elle l'avenir du sport ou un phénomène de mode ?
Au-delà de l'effet de nouveauté, ces disciplines répondent à des aspirations sociétales profondes : quête de sens, besoin de reconnexion à la nature, recherche d'authenticité dans un monde digitalisé. La croissance soutenue depuis 15 ans, la structuration progressive des circuits et fédérations, et l'émergence d'une économie pérenne suggèrent une installation durable. L'enjeu réside plutôt dans la capacité à évoluer vers des modèles écologiquement soutenables, comme nous l'analysons dans nos travaux sur marketing et sport responsable.